Chaque année, plusieurs milliers de tonnes de sargasses s’échouent sur les plages françaises. En 2025, la communauté de communes Pleyben-Châteaulin-Porzay, dans le Finistère, en a collecté plus de 4 700 tonnes, contre environ 1 640 tonnes en 2024. Toutefois, ces algues et leurs cousines recèlent un potentiel insoupçonné qui pourrait transformer nos usages futurs.
Quand l’algue devient une ressource
Les immenses radeaux de sargasses qui se forment sur les océans sont des refuges pour la faune marine. Mais une fois échouées sur les plages, elles se décomposent en émettant des gaz toxiques et des métaux lourds, mettant en danger les écosystèmes locaux.
Pourtant, les propriétés des algues sont connues depuis des siècles. Sur l’île danoise de Læsø, des maisons aux toits recouverts d’algues construites au XIXe siècle subsistent encore. Disposées sur les charpentes, les algues s’imbriquent naturellement, créant une couverture étanche, ininflammable et offrant une excellente isolation thermique et acoustique.

En plus de ces atouts, les algues sont antibactériennes, non toxiques et poussent plus rapidement en présence de CO2. Elles constituent ainsi une ressource précieuse pour les constructions durables de demain.
De la plage à la brique
Au Mexique, Omar Vazquez Sanchez a lancé dans les années 2010 le projet « Sargablock », une brique composée à 40 % de sargasses. En combinant les algues à de l’argile, de l’eau et de la paille hachée, il a bâti sa maison avec 2 150 briques, représentant 20 tonnes d’algues.
Cette invention a permis à de nombreuses familles précaires d’accéder à des logements abordables. Actuellement, Sargablock produit environ 1 000 briques par jour et propose deux types de fabrication : artisanale et industrielle.

En France, le projet « Terre d’algues », porté par le cabinet d’architecture In Situ et soutenu par l’Ademe, combine sargasses et terre crue pour produire des briques biosourcées. Ces dernières offrent une performance d’isolation thermique deux fois supérieure à celle des isolants pétrochimiques. Selon l’Ademe, 1 000 tonnes d’algues permettraient de produire jusqu’à 10 millions de briques. Ce procédé pourrait constituer une solution durable face à la prolifération des sargasses en Guadeloupe, en Martinique ou encore en Normandie.
En Loire-Atlantique, Éric Marcouyeux mène depuis une décennie des expérimentations sur les laminaires, de grandes algues brunes. Séchées, puis agglomérées avec un liant aqueux, elles permettent la fabrication de blocs composés à 98 % d’algues. Il estime leur résistance deux fois supérieure à celle d’une poutre en chêne. Bien que le procédé en soit encore au stade expérimental, il augure de grandes avancées pour les matériaux de construction écologiques.
Le saviez-vous ?
L’Organisation des Nations unies (ONU) souligne également l’immense potentiel du marché des algues. Entre 2000 et 2021, sa valeur est passée de 5 à 17 milliards de dollars à l’échelle mondiale.
L’algue, « trésor » des mers
Depuis 2010, l’entreprise bretonne Algopack valorise les algues collectées en mer à travers la fabrication d’objets biodégradables. Sans nécessiter d’eau pour leur croissance, les algues absorbent jusqu’à 960 kg de CO2 par tonne. Contrairement aux matières plastiques issues du pétrole, les matériaux à base d’algues sont non polluants et entièrement compostables.

Les innovations se multiplient autour de cette ressource marine prolifique :
- L’entreprise indonésienne Evoware conçoit des emballages et des gobelets comestibles à base d’algues.
- Le designer Samuel Tomatis élabore, aux côtés de chercheurs, six matériaux innovants à base d’algues, aux textures variées (similaires au cuir, au papier, au plastique végétal…), applicables au design et à l’architecture.
- La société américaine Living Ink fabrique un pigment noir issu de résidus d’algues, utilisé en remplacement des colorants pétrochimiques dans l’industrie de la mode.
- À l’université de Chalmers, en Suède, des chercheurs explorent la transformation des résidus d’algues en nutriments pour l’alimentation humaine, animale et même en ingrédients cosmétiques, avec le soutien de la Commission européenne.
Malgré ces avancées, certaines contraintes freinent encore une industrialisation à grande échelle, comme le besoin d’une normalisation plus poussée ou de traitements spécifiques comme le dessalage. Cependant, une chose est certaine : les algues sont au cœur d’une révolution verte déjà bien entamée.
À la croisée des champs de la construction, de la chimie verte et de la lutte environnementale, l’algue s’impose peu à peu comme un matériau phare du XXIe siècle, apportant des solutions durables à plusieurs problématiques globales.



